Le constat est sans appel : il faudrait multiplier par trois le rythme de réduction des émissions pour atteindre les engagements pris lors des Accords de Paris il y a dix ans, en 2015. Comment accélérer pour passer à l’échelle ?
Le secteur agroalimentaire s’est imposé à nous comme terrain d’analyse : 3e secteur émetteur en France (plus de 22 %) avec des filières très carbonées (produits laitiers, sucre, amidon), il nous concerne tous, avec des impacts forts sur la santé, la souveraineté alimentaire, la cohésion sociale…
Les entreprises du secteur sont confrontées à de nombreuses difficultés : approvisionnement, résilience, conditions de travail… Les leviers d’action sont connus (réduction des engrais azotés, évolution de l’alimentation animale, agroforesterie…) et touchent tous les maillons de la chaîne de valeur. La question n’est donc pas « que faire ? » mais « comment y parvenir collectivement ? ».
Une approche systémique : un modèle incontournable pour mener la transition
Les enjeux liés à l’environnement, l’économie, les conditions de travail, la santé publique ou les relations internationales sont indissociables ; ils doivent être traités en même temps, ce qui apporte un niveau de complexité. S’ajoute une 2e dimension systémique : l’agriculture et l’alimentation reposent sur une chaîne où chaque acteur dépend des autres, ce qui augmente le nombre de parties prenantes avec lesquelles dialoguer pour arriver à un accord commun à tous les acteurs de la chaîne.
Il faut être très méthodique dans l’approche pour parvenir à passer à l’échelle des transitions et nous conseillons de l’articuler en 3 étapes :
- . définir l’ambition en termes de volumes, de qualité de produit fini et de conditions de travail ;
- identifier les partenaires et les fédérer pour pouvoir sécuriser les volumes ;
- définir le modèle économique.
Pour cette dernière étape, l’élargissement aux chaînes de valeur périphériques permet de diversifier les sources de financement.
Par exemple, sur l’activité laitière, on aura intérêt à coopérer avec les acteurs de la viande pour financer une initiative de décarbonation. La démarche à suivre est de lancer la transition sur un périmètre restreint puis de l’étendre progressivement.
Adopter une approche systémique implique aussi de raisonner sur différentes temporalités : gérer le court terme (pics et ruptures de production…) et le long terme (changements réglementaires, tensions géopolitiques…).
Se projeter dans l’avenir pour engager les investissements – conséquents – nécessaires à la transition
Dans ses travaux de projection à 2050 sur le monde agricole, le Shift Project a identifié 3 points de dépendance structurants pour le secteur : la dépendance à 100 % aux énergies fossiles (importées à + de 80 % en France et en Europe), aux importations d’engrais azotés et d’alimentation animale pour plus des 2/3 de leurs consommations respectives. À ces facteurs de risque s’ajoute le changement climatique. On constate déjà une baisse de 6 % de la production, soit une valeur de 30 milliards €. C’est toute la chaîne de valeur qui va se tendre, avec le monde agricole en 1ère ligne.
Le Shift Project a également interrogé 8 000 agriculteurs de tous bords politiques et a constaté l’importance du frein économique. Il a construit des scénarios permettant de poursuivre la stratégie nationale bas carbone tout en maintenant les volumes de production.
Trois échelles d’action sont à envisager :
- les exploitations agricoles ;
- les territoires : espaces de coopération et de structuration de filières ;
- le niveau national et supranational qui doit fournir les politiques publiques et cadres réglementaires cohérents avec les réalités économiques.
La transition ne se fera pas à coût zéro, l’augmentation des coûts devra être répartie sur toute la chaîne : de l’amont agricole au consommateur.
La filière : modèle de coopération pour répondre à ces enjeux multiples
Lancer une filière requiert que les parties prenantes définissent collectivement le cahier des charges, le besoin et les moyens à mettre en œuvre. L’enjeu est de réunir différents acteurs, qui n’ont pas l’habitude de travailler ensemble, autour d’un objectif commun.
Des exemples cités par Carrefour qui anime 140 filières, on retiendra notamment les facteurs clés de succès suivants :
- s’inscrire dans un cadre conforme au droit de la concurrence et transparent avec une logique de confiance et de clarté sur l’apport de chaque partie prenante ;
- assurer un volume de débouchés, des prix et la pérennité de la filière ;
- fédérer plusieurs filières pour obtenir un avantage plus global et systémique.
En conclusion :
Le passage à l’échelle n’est pas limité par le manque de solutions, mais par des enjeux de gouvernance, de financement et de cohérence collective.
Lieu d’expérimentations multiples et réussies pour beaucoup, le secteur agroalimentaire témoigne par de nombreuses initiatives de la puissance d’une approche volontariste pour dessiner le futur et démontre que la transition nécessite des choix assumés, une redistribution des risques, ainsi que des coalitions solides entre toutes les parties prenantes : agriculteurs, industriels, distributeurs, consommateurs et pouvoirs publics.
Auteurs :
- Mathieu Daude-Lagrave, Senior Partner, Kéa
- Anne-Cécile Suzanne, Manager Kéa et agricultrice en polyculture-élevage
Avec les éclairages de :
- Capucine Laurent, Conseillère spéciale Agriculture & Alimentation, The Shift Project
- François Vincent, Directeur Produits Frais Traditionnels Groupe, Carrefour
Cet article est la synthèse du 6è webinaire de la série organisée en décembre 2025 en parallèle de la COP 30. Ci-dessous le webinaire en podcast et en replay :