Transformation de la filière Ingénierie -Construction par l’IA 

Auteur :

Karim Hatem

Senior Partner

Avec Vincent Boutteau, CEO, APAIA Technology

La filière Ingénierie–Construction connaît une transformation numérique majeure impulsée par l’IA – perçue par 55 % des dirigeants comme un levier essentiel pour répondre aux défis majeurs de la filière pour les années à venir :

  • économiques et de productivité : l’IA pourrait permettre d’améliorer l’efficience et l’éco-conception, dans un contexte où la hausse des coûts de construction – inflation des coûts d’approvisionnement et poids croissant des normes – devient un frein à la rentabilité des programmes et des investissements ;
  • qualité : elle pourrait améliorer la qualité dans un secteur où le niveau d’industrialisation est relativement faible et où il est fréquent de voir plusieurs milliers de réserves consignées à l’approche de la réception d’un bâtiment ;
  • créativité et innovation : elle pourrait soutenir la créativité alors que la tendance est plutôt à la reproduction de recettes conventionnelles, que ce soit dans le geste architectural ou dans les procédés et les matériaux ;
  • attractivité et conditions de travail :  l’IA pourrait permettre de réduire les tâches répétitives hors du chantier via l’automatisation ou sur le chantier via la robotisation et favoriser la montée en puissance du hors site. L’IA pourrait en outre mettre fin au travail sur papier, source d’erreurs et en décalage avec les pratiques des jeunes générations ;
  • enjeux ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) et résilience au changement climatique : l’IA pourrait contribuer à une meilleure évaluation de l’empreinte carbone des ouvrages et des chantiers, aiderait à la conception de solutions techniques plus sobres et durables, avec une approche par scénarios (conception, construction, exploitation).

L’IA est la première technologie numérique capable de traiter l’ensemble des données « plans, cotes, modélisations 2D/3D », de digitaliser et d’automatiser des processus jusque-là non numérisés, modifiant en profondeur l’ensemble de la chaîne de valeur.

Nous nous sommes appuyés sur plus d’une trentaine d’entretiens avec des acteurs représentatifs des différents métiers de la filière, afin d’apporter un éclairage stratégique sur les enjeux liés à l’adoption de l’IA au sein de la filière :

  • identifier les métiers les plus touchés en s’appuyant sur une cartographie des cas d’usage identifiés dans le cadre des entretiens menés ;
  • décrire les dynamiques d’évolution des rapports de force concurrentiels susceptibles de se mettre en place selon plusieurs scénarios d’appropriation des cas d’usage par les acteurs ;
  • réussir l’adoption de l’IA grâce à la mise en œuvre de 5 actions clés.

Et nous avons identifié et analysé plus de 20 cas d’usage de l’IA dans les différents métiers de la filière Ingénierie-Construction.

Un Impact différencié selon les métiers : 

Pour les besoins de l’étude, nous avons regroupé les différents métiers de la filière dans 5 grands domaines (y compris le domaine « numérique ») :

L’impact de l’IA est différent pour chacun de ces domaines :

  • Conception : le métier le plus fortement touché à court terme (<3 ans) par la digitalisation des processus, la normalisation des livrables et l’optimisation des tâches répétitives. Certains cas d’usage tel le generative design pourraient prendre un peu de temps avant d’être pleinement fonctionnels et générer un nouvel impact à moyen terme ;
  • Définition et montage : a priori touché à une échelle plus limitée, du fait de la présence de ces métiers dans le secteur public où la pression concurrentielle s’exerce différemment. Les acteurs privés (promoteurs, foncières privées, …) sont davantage concernés ;
  • Construction : métier moins touché à court terme, le poids des activités physiques non encore industrialisées étant encore élevé, puis davantage touché à moyen terme (3-5 ans) avec le développement de la robotique, de la cobotique dans le cœur du chantier et de la construction hors site ;
  • Exploitation/Maintenance : impact initial modéré, susceptible de s’accroître à moyen terme par l’adoption de systèmes intégrés de gestion (Building/Asset Operating System). 

Le rythme d’adoption de l’IA est très inégal au sein de chacun de ces grands métiers, et varie selon plusieurs critères : taille des entreprises, place dans la chaîne de valeur, secteur, taille des projets, volonté des entreprises de s’emparer du sujet.

Illustration : synthèse des impacts de l’IA sur les métiers de la filière ingénierie-construction

Des dynamiques d’évolution des rapports de force concurrentiels variées

Les rapports de force se redéfinissent tant au sein des métiers, qu’entre eux et vis-à-vis des acteurs digitaux.  Quatre faits marquants ressortent des entretiens conduits :

  • le renforcement des acteurs issus du numérique avec dans certains cas, des enjeux importants sur le partage de la valeur entre les acteurs historiques de la filière et ces nouveaux entrants ;
  • une évolution de la demande avec notamment la réduction des demandes d’études de faisabilité pour lesquelles la prise de responsabilité du prestataire est limitée, et parallèlement, le maintien voire le renforcement des besoins autour de la prise en charge des risques conception et construction, décliné dans certains cas par spécialité technique ;
  • la forte évolution, sous l’effet de l’IA, du processus commercial et au-delà de la gestion de la relation client dans les différents métiers ;
  • des gains substantiels de productivité sur certains métiers et / ou type de projets qui donneront un avantage concurrentiel décisif aux plus rapides, et un enjeu de transformation à court / moyen terme pour les activités du domaine Conception.
Cinq actions clé à mener pour réussir l’adoption de l’IA
  1. Instaurer une gouvernance dédiée et équilibrée entre les fonctions IT et les métiers.
  2. Prioriser les projets de façon objective en intégrant non seulement les impacts attendus (anticipation des évolutions de la demande, amélioration de l’offre, gain sur le modèle opérationnel), mais aussi toutes les dimensions de la complexité du projet (complexité des transformations organisationnelles associées, complexité technique et data).
  3. Consolider une vision stratégique au niveau du Comex, avec des objectifs chiffrés et des indicateurs précis, garantissant ainsi l’alignement entre la stratégie d’entreprise, les projets IA et les moyens alloués aux projets IA.
  4. Consolider une vision technique et data des besoins IA afin de faire évoluer le SI de manière industrielle.
  5. Consolider une vision des transformations de l’organisation nécessaire afin de faire évoluer l’entreprise dans son ensemble. 
Conclusion

L’IA représente un levier disruptif qui, bien déployé, permettra de redéfinir la compétitivité de la filière Ingénierie – Construction en améliorant la performance économique, la productivité, la qualité des projets et la conformité aux exigences ESG. Pour en tirer pleinement parti, les entreprises devront adopter une gouvernance agile et structurée, prioriser les investissements sur des cas d’usage à forte valeur ajoutée, et anticiper les évolutions des rapports de force entre acteurs traditionnels et digitaux. Cette transformation, bien que porteuse d’opportunités significatives, impose une vigilance accrue face aux risques de dépendance technologique, de perte de compétences clés et de cybersécurité – autant de points déterminants pour assurer une transition réussie et pérenne dans un secteur en pleine mutation.

Nos dernières publications
& points de vues

Retour en haut