IA : ce que les Rencontres économiques d’Aix disent de la prochaine étape

Auteurs :

Yves Pizay

Senior Partner

Arthur Souletie

Partner Veltys

L’intelligence artificielle était, au même titre que les finances publiques ou les débats autour de la prochaine présidentielle, un fil rouge des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence.

Pourtant, nous remarquons un changement notoire dans le récit : il y a un an encore, les discussions portaient essentiellement sur les promesses technologiques des grands modèles alors que cette année, le débat s’est déplacé et pose la question de savoir à quelles conditions économiques et humaines cette transformation pourra réellement produire de la valeur.

Décryptage n°1. L’heure est à la transformation des organisations

Les démonstrateurs et expérimentations ne suffisent plus pour aborder la prochaine étape de la « révolution IA ». Les dirigeants parlent désormais de transformation des processus, de refonte des organisations et de gains de productivité à grande échelle de bout en bout. L’IA est perçue comme un levier de compétitivité central.

Le sujet reste toutefois très largement celui des grandes entreprises. Les ETI et les PME disposent encore de peu de référentiels ou de solutions « prêtes à l’emploi » pour conduire cette transformation.

Surtout, un constat fait désormais consensus : l’IA ne pourra être déployée et utilisée sans l’adhésion des collaborateurs, ni contre eux. Le débat sur l’emploi reste ouvert, entre les tenants d’une destruction créatrice schumpétérienne et les scénarios plus pessimistes d’une
« jobpocalypse ». En revanche, une idée fait son chemin : si toutes les entreprises disposent des mêmes modèles d’IA, l’avantage concurrentiel reposera moins sur les outils que sur la capacité des organisations à les intégrer et sur les talents qui les feront vivre. Autrement dit, l’enjeu devient autant humain qu’organisationnel. La bataille de l’IA sera in fine celles des compétences (et de recrutement plus intelligent qu’un ATS).

Or la maturité des entreprises sur l’adoption de l’IA est disparate et c’est précisément pour objectiver ces différences que Kéa, en partenariat avec OpinionWay, a réalisé une étude sur la maturité des organisations face à l’IA et développé un outil d’autoévaluation. En quelques minutes, il permet aux dirigeants et à leurs équipes d’évaluer leur niveau de préparation et d’identifier leurs principaux leviers de progression.

Vous pouvez découvrir les principaux enseignements de l’étude et réaliser votre diagnostic en ligne ici : AI Readiness – Faites le test

Décryptage n°2. La souveraineté : un sujet économique avant d’être technologique

Le débat ne porte plus sur la domination technologique des LLMs, américaines ou chinoises. Il s’élargit aux dépendances économiques et interdépendances politiques que cette domination crée : énergie, infrastructures cloud, semi-conducteurs, financement de l’innovation, maîtrise des chaînes de valeur… Les événements récents montrent qu’une dépendance technologique peut rapidement devenir une dépendance stratégique.

Dans ce contexte, les discussions d’Aix ont davantage porté sur les leviers permettant de renforcer l’autonomie européenne dont la souveraineté numérique est un enjeu clé de la capacité de l’Europe et de la France à conserver leurs libertés de décision dans une économie largement structurée par quelques acteurs mondiaux.

La France a pour atout un système académique puissant et un écosystème de start-up et de licornes prometteuses, qu’elles soient portées par l’IA (Mistral, AMI de Yann LeCun, grand absent à Aix cette année) ou le quantique (Pascal, Quobly…).

Décryptage n°3. Ce qui n’a pas (encore) été discuté à Aix

Paradoxalement, plusieurs sujets structurants ont été relativement peu abordés aux Rencontres d’Aix cette année. Le premier concerne l’alignement des modèles et des agents IA. À mesure que les entreprises délégueront davantage de décisions à des systèmes autonomes, les entreprises devront répondre de leurs décisions et de leur capacité à agir conformément aux intérêts de l’organisation et aux exigences réglementaires, en plus de leur performance.

Le second concerne la standardisation des plateformes et des agents. L’histoire industrielle montre que les marchés ne changent véritablement d’échelle qu’une fois les standards établis. L’IA demeure aujourd’hui largement fragmentée.

Enfin, l’IA Act est resté étonnamment discret dans les échanges. Pourtant, cette réglementation, souvent présentée comme l’équivalent du RGPD pour l’intelligence artificielle, structurera durablement les conditions de déploiement des IA en entreprise, notamment à travers le principe de « Human in the Loop ». Peut-être en raison de l’espoir que les discussions en cours conduisent à des aménagements notoires, ou un IA Act 2 comme cadre législatif plus évolutif, moins contraignant, qui ne soit pas un frein à l’innovation.

Un optimisme assumé et la bataille du récit

À rebours d’un certain French bashing, de nombreux intervenants ont rappelé que la France et l’Europe disposent d’atouts réels, en plus de notre capacité énergétique.

Le dispositif Tibi, désormais dans sa troisième phase avec 13 milliards d’euros mobilisés pour financer les entreprises technologiques, illustre cette volonté de renforcer l’écosystème DeepTech français. Les avancées dans le quantique, les travaux autour des modèles ouverts ou encore les coopérations industrielles européennes témoignent également d’une dynamique qui reste souvent sous-estimée.

L’Europe ne gagnera probablement pas la course en reproduisant les modèles américains. En revanche, elle peut construire un modèle propre, articulant innovation, responsabilité et autonomie stratégique.

Au fond, les Rencontres économiques d’Aix ont montré que la question n’est plus technologique. Les briques existent. Les investissements progressent. Les usages se diffusent.

Le défi de l’IA est collectif : il s’agit à la fois de construire un projet capable d’articuler compétitivité, confiance, souveraineté et transformation des organisations et imaginer les récits qui permettent aux dirigeants, aux salariés et aux citoyens de se projeter dans cette transformation.

C’est probablement aussi sur ce terrain du narratif que se jouera l’adoption durable de l’IA dans les entreprises européennes.

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