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Transhumanisme :

les entreprises ont un rôle à jouer

 

François-Régis de Guenyveau

Transhumanisme. Ce néologisme rendu célèbre par le frère d’Aldous Huxley (l’auteur du Meilleur des mondes) ne vous dit peut-être rien, mais il gagne chaque jour en notoriété. Derrière cette désignation coexistent de multiples courants de pensée qui ont en commun de prôner "l’augmentation" des performances physiques, mentales et intellectuelles de l’homme, grâce à la science et à l’usage des NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique, sciences du Cerveau). Il ne s’agit pas d’un pur fantasme propre à susciter la polémique, mais de l’avènement d’une révolution totale – technologique, économique, philosophique, sociale. Et cette fois plus que jamais, les entreprises ont un rôle à jouer : elles ne peuvent déléguer sa régulation au seul pouvoir politique.

Si nous ne voyons pas encore toutes les applications des NBIC dans notre quotidien, celles-ci n’en sont pas moins réelles. À chaque jour, son lot d’avancées scientifiques et d’exploits technologiques. Ainsi, en mars 2017, une équipe de généticiens chinois de l'université de médecine de Canton annonçait une première mondiale : la modification génétique d’embryons humains viables [1]  – ou quand la réalité dépasse la science-fiction... Dans le domaine informatique, la loi de Moore ne cesse de se démontrer, l’exaflop (la possibilité pour les ordinateurs de réaliser un milliard de milliards d’opérations à la seconde) est promis pour 2018. Avec une telle puissance de calcul, il devient plus aisé de traiter les volumes grandissants de données qui s’échangent entre les individus et les objets connectés. Côté sciences cognitives, qui n’a pas vu ce film de l’Applied Physics Laboratory, d’un homme amputé des deux bras et capable de contrôler par la pensée ses deux prothèses grâce à un système connecté à ses nerfs ? [2]

Ces exemples – tous plus spectaculaires les uns que les autres – ne sont que la partie émergée d’une économie nouvelle, dernier avatar de notre capitalisme libéral qui s’organise depuis plusieurs années. Les GAFA, NATU (Netflix, AirBnb, Tesla, Uber) et BATX (Baidu, Alibaba, Trencent, Xiaomi) ne sont pas seulement des plateformes géantes, des organisations "disruptives" ou des avant-gardistes de la technologie : tous ces acteurs investissent massivement dans les NBIC, pas seulement pour guérir l’homme, mais pour l’augmenter. Outre les milliards de dollars dépensés chaque année dans le secteur de l’intelligence artificielle (domaine où les prévisions économiques sont particulièrement positives, avec des taux de croissance annuels moyens de l’ordre de 50% et un marché estimé à 70 milliards de dollars en 2021 [3], Google a fondé Calico avec le but avoué de lutter contre la vieillesse et de tuer la mort [4]. Son ingénieur en chef, Ray Kurzweil, prédit que notre corps sera bientôt remplaçable et notre cerveau connecté à des serveurs, semblable à des logiciels. Tout récemment, Elon Musk, le patron médiatique de Tesla et de SpaceX, a annoncé que le premier modèle de sa start-up Neuralink, visant à construire une interface homme-machine dans le cerveau, serait commercialisé d’ici 2021 [5]

On peut prédire que la révolution des NBIC sera une réussite totale sur le plan économique et affirmer que le succès de ces nouvelles entreprises est déjà assuré. Qui ne veut pas vivre plus longtemps et en bonne santé ? Qui ne rêve pas du QI d’Einstein ? Qui ne désire pas percer les mystères de son ADN pour éradiquer tout risque génétique ? Par-dessus tout, qui prétendra refuser ces nouveaux services, risquant du même coup d’être mis à l’écart, lorsque la société tout entière y accèdera ?

Mais dans un monde libéralisé où tout s’accélère, où le déploiement d’une nouvelle technologie n’est qu’une question de mois, il n’est pas interdit de ralentir la cadence et de penser. Au fond, la critique du transhumanisme peut se résumer à ces deux idées : tout n’est pas réductible à la science, au nombre, au mesurable, et « l’augmentation » de l’individu est un leurre si elle ne s’opère pas avec tous les autres. Ainsi, lorsque le QI sera l’affaire de quelques opérations chirurgicales moyennant finance, quelle politique de ressources humaines privilégiera-t-on ? Lorsque l’intelligence artificielle et les big data se chargeront mieux que nous d’analyser le marché, laisserons-nous une place au non-quantifiable avant de prendre une décision ? Et comment améliorerons-nous les relations humaines lorsque les technologies ne s’attacheront qu’à l’individu ?

Ces questions sont d’autant plus pressantes qu’elles ne peuvent pas être reléguées au seul pouvoir du politique. D’une part, pour traiter en priorité l’emploi, la sécurité et l’éducation, l’État a placé la révolution des NBIC au second plan. Ce faisant, il a pris du retard et serait aujourd’hui bien en peine de réguler l’expansion de ces nouvelles technologies, dont les changements sont rapides et la conception de plus en plus complexe. Il n’est pas trop tard, mais il est temps que nos institutions se réveillent ! D’autre part, à l’heure où le marché ne connaît plus de frontière, où l’économie étend son influence sur la politique, le rôle des entreprises est en train de changer : pour la première fois, elles vont se trouver en première ligne des grandes orientations de nos sociétés. Aux chefs d’entreprise aussi revient donc la tâche de s’exprimer, de prendre parti, d’influer sur les grandes tendances du marché.

Ce travail de régulation implique deux exigences. D’abord, un principe de subsidiarité. Inutile de transférer sa responsabilité à d’hypothétiques autorités compétentes, le sens que l’on souhaite donner à la collectivité s’incarne d’abord dans les lieux de vie quotidiens. Pour le chef d’entreprise, cela revient à définir au sein-même de son organisation une vision, des valeurs et une culture en cohérence avec la société qu’il veut bâtir.
Deuxième exigence : pour que l’homme dirige le marché avant que les lois du marché ne façonnent un nouvel homme, a priori augmenté, mais en réalité réduit par une vision matérialiste, la discussion doit s’engager au plus vite. Qu’on ne s’y trompe pas : la technique n’est pas condamnable en soi ; utilisée à bon escient, elle peut devenir un merveilleux instrument au service de l’homme, les avancées biomédicales ne cessent de le prouver chaque jour davantage. Mais faut-il toujours sauter dans le train du progrès technique ? C’est autour de cette question fondamentale que les chefs d’entreprise sont invités à prendre la parole dès aujourd’hui pour éviter d’être submergé demain. Et ce ne sont certainement pas les leaders des NBIC, de la techno-médecine et des séquençages ADN qui contrediront le proverbe : mieux vaut prévenir que guérir.

Tribune parue dans "Le Monde" le 7 septembre 2017

[1] Des chercheurs modifient des embryons humains viables en utilisant CRISPR/Cas9. Sciences & Avenir. Mars 2017.
[2] Amputee Makes History with APL’s Modular Prosthetic Limb : https://www.youtube.com/watch?v=9NOncx2jU0Q
[3] France IA. Rapport de synthèse 2017 citant une étude de la Banque Américaine Merrill Lynch. 
[4] Voir le site de Calico : https://www.calicolabs.com/

[5] Avec Neuralink, Elon Musk veut connecter nos cerveaux A Internet. Forbes. Juin 2017

"Un dissident", premier roman de François-Régis

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